Pourquoi le lierre
n’est pas une mauvaise plante
Le lierre est probablement la plante la plus injustement décriée des jardins français. Il tue les arbres, il envahit tout, il attire les rats, il abîme les murs. On entend ces affirmations depuis des décennies, elles se transmettent de voisin en voisin, et la plupart des gens arrachent le lierre sans se poser de questions. Presque tout cela est faux. Et ce qui est vrai est bien plus nuancé qu’on ne le pense.
Les cinq mythes sur le lierre, démontés un par un
C’est de loin l’idée reçue la plus répandue. On voit un arbre mort couvert de lierre et on conclut que le lierre l’a tué. C’est le raisonnement inverse qui est juste : le lierre colonise préférentiellement les arbres affaiblis ou morts, parce qu’il y trouve un support disponible et suffisamment de lumière. Sur un arbre en bonne santé et vigoureux, le lierre monte mais ne compromet pas la santé de l’arbre hôte.
Le lierre est une plante épiphyte, pas parasite. Il ne prélève ni eau ni nutriments dans l’arbre sur lequel il grimpe. Ses crampons, souvent confondus avec des racines suceuses, sont de simples organes d’accrochage qui ne pénètrent pas dans les tissus vivants de l’arbre. En forêt naturelle, lierre et arbres coexistent depuis des millénaires sans que l’un détruise l’autre.
Cette affirmation est partiellement vraie, mais avec des nuances importantes. Le lierre peut effectivement s’insinuer dans les fissures existantes d’un mur et les agrandir avec le temps. Sur un mur en mauvais état, avec des joints abîmés ou une maçonnerie fragilisée, le lierre peut accélérer la dégradation.
Sur un mur sain, en bonne maçonnerie, les crampons du lierre ne pénètrent pas dans le matériau. Ils adhèrent à la surface par une substance collante mais n’exercent pas de pression mécanique suffisante pour abîmer un mur en bon état. Les architectes et les spécialistes du patrimoine bâti notent même que le lierre peut protéger un mur exposé aux intempéries en amortissant les variations thermiques et en limitant l’infiltration de l’eau de pluie.
Le lierre offre des abris denses et permanents, c’est vrai. Ces abris sont très appréciés par de nombreuses espèces : oiseaux, hérissons, lézards, insectes hivernants, chauves-souris. Et oui, potentiellement aussi par des rongeurs. Mais attribuer une présence de rats à un pied de lierre est un raccourci très contestable.
Les rats s’installent là où il y a de la nourriture et des abris. La nourriture est le facteur déterminant, pas les abris. Un jardin avec des composteurs mal gérés, des restes de nourriture laissés à l’extérieur ou des fruits tombés non ramassés attire les rats indépendamment de toute présence de lierre. Supprimer le lierre sans supprimer les sources de nourriture ne changera rien à la présence de rongeurs.
Le lierre est une plante à croissance lente les premières années, puis de plus en plus rapide une fois établi. Il peut effectivement couvrir de grandes surfaces si on le laisse faire sans aucune intervention. Mais il se contrôle très simplement, une ou deux fois par an, avec un sécateur. Une taille annuelle en fin d’hiver suffit à maintenir le lierre dans les limites souhaitées, quelle que soit la surface concernée.
Comparé aux véritables invasives que sont la renouée du Japon, le robinier faux-acacia ou le buddleja, le lierre est remarquablement facile à gérer. Il ne produit pas de stolons souterrains difficiles à éliminer, il ne rejette pas vigoureusement après coupe, et il ne colonise pas les milieux naturels au détriment des espèces locales.
C’est une idée fausse. Le lierre couvre le sol mais ne l’appauvrit pas plus que n’importe quelle autre plante. Il entre effectivement en compétition avec les autres végétaux pour la lumière, l’eau et les nutriments au sol — comme toute plante couvre-sol. Mais cette compétition est gérée par la composition du jardin, pas par une nature particulièrement agressive du lierre.
En réalité, le lierre peut améliorer le sol sous sa couverture. En interceptant les pluies battantes, il limite l’érosion. En produisant une litière de feuilles qui se décompose lentement, il enrichit progressivement le sol en matière organique. Et en maintenant le sol à l’ombre, il préserve son humidité et favorise la vie microbienne.
Ce que le lierre apporte vraiment
Le lierre commun, Hedera helix, est une espèce indigène en France. Il fait partie de nos écosystèmes depuis des millénaires et a co-évolué avec la faune locale de manière remarquable. Sa valeur écologique est exceptionnelle et souvent sous-estimée, même par des jardiniers sensibles à la biodiversité.
Sa floraison, qui intervient en octobre et novembre quand presque toutes les autres plantes ont terminé leur cycle, est l’une des dernières sources de nectar disponibles avant l’hiver. Pour les bourdons en fin de saison, pour les syrphes et les guêpes qui cherchent encore de l’énergie avant le froid, les fleurs verdâtres et discrètes du lierre sont une ressource absolument vitale. Dans certaines années, le lierre est littéralement le seul arbre ou arbuste en fleurs visible sur des kilomètres.
Ses baies, qui mûrissent en hiver entre janvier et mars, sont consommées par les grives musiciennes, les merles, les étourneaux, les palombes et de nombreux autres oiseaux à une période où les ressources alimentaires sont rares. Ces baies sont toxiques pour l’humain mais constituent un aliment riche en lipides pour les oiseaux, qui ont besoin d’énergie pour passer les nuits froides.
Un mur de lierre en octobre, c’est le rendez-vous de tout ce qui vole et qui cherche de l’énergie avant l’hiver. Il n’y a pas beaucoup de plantes qui peuvent en dire autant.
Son feuillage persistant et dense offre des abris irremplaçables tout au long de l’année. Les roitelets, les troglodytes et les fauvettes s’y réfugient la nuit par temps froid. Les hérissons y hivernent. Les lézards y trouvent un gîte chaud exposé au soleil. Plusieurs espèces d’araignées y construisent leurs toiles et y passent l’hiver. Le lierre est littéralement un immeuble d’habitation pour la faune du jardin.
Le lierre dans un jardin contemporain
Au-delà de sa valeur écologique, le lierre est une plante d’une grande valeur ornementale quand il est utilisé avec intention. Ce n’est pas la même chose de laisser le lierre envahir aléatoirement et de le conduire avec précision sur une structure.
En couvre-sol sous des arbres, là où rien d’autre ne pousse facilement, le lierre est imbattable. Il crée un tapis vert dense, homogène, d’une texture remarquable, sans entretien ou presque. Dans un jardin contemporain, un massif entièrement tapissé de lierre sous un groupe d’arbres est d’une élégance sobre que peu d’autres compositions végétales peuvent atteindre.
Sur un mur ou une clôture, le lierre crée une texture végétale vivante qui transforme n’importe quelle surface en élément de jardin. Sur un vieux muret en pierre, il amplifie le caractère et crée cet effet de patine végétale qu’on ne peut pas obtenir autrement. Sur une clôture en métal ou en bois, il la fond dans le végétal et lui donne immédiatement une présence naturelle.
Dans mes projets, j’utilise le lierre systématiquement dans les zones difficiles : sous des grands arbres où la lumière manque, en pied de mur nord où peu de plantes s’installent durablement, sur des talus à stabiliser. C’est une des rares plantes qui accepte toutes ces conditions sans se plaindre, et qui devient plus belle avec les années.
Comment le gérer sans le laisser tout envahir
Une taille annuelle, idéalement en fin d’hiver entre février et mars, suffit à maintenir le lierre dans les limites souhaitées. On coupe simplement les tiges qui dépassent, on contourne les obstacles qu’on ne veut pas couvrir, on maintient une hauteur ou une largeur maximum. Le lierre accepte des tailles sévères sans problème et repousse vigoureusement mais prévisiblement.
Pour l’empêcher de monter dans un arbre, il suffit de couper les tiges au pied de l’arbre chaque année avant qu’elles ne grimpent. Une intervention de dix minutes par arbre une fois par an est suffisante. Pour l’empêcher de passer d’un côté à l’autre d’une clôture, on le taille simplement à la limite souhaitée.
Il n’y a aucune raison d’arracher le lierre d’un jardin. La décision de le supprimer est presque toujours basée sur des idées reçues plutôt que sur des problèmes réels. Avant d’agir, prenez le temps d’observer ce que le lierre apporte à votre jardin. En novembre, vous verrez peut-être les derniers bourdons de l’année butiner ses fleurs. En mars, vous verrez peut-être les premières grives se nourrir de ses baies. Ce spectacle vaut largement quelques coups de sécateur par an.
Ce qu’il faut retenir
Le lierre est une plante indigène à la valeur écologique exceptionnelle, injustement décriée sur la base d’idées reçues qui résistent mal à l’examen des faits. Il ne tue pas les arbres en bonne santé, il n’abîme pas les murs sains, il ne crée pas de problème de rongeurs, et il se contrôle très simplement avec une taille annuelle.
En échange, il offre une floraison tardive vitale pour les pollinisateurs, des baies hivernales pour les oiseaux, des abris pour des dizaines d’espèces, et une présence ornementale sobre et durable dans le jardin. C’est l’une des plantes les plus utiles qu’on puisse décider de garder, et l’une des plus belles quand elle est conduite avec intention.